w w w . c i n e m a w a l l o n i e . b e
QUELQUES RÉFLEXIONS À PROPOS DE LA QUESTION DE LA DOMICILIATION EN RÉGION
WALLONNE DU DEMANDEUR D'UNE INTERVENTION FINANCIÈRE AU PÔLE DE L'IMAGE/SECTEUR CINÉMA COMME
CRITÈRE DE RECEVABILITÉ
La question de la domiciliation comme critère de recevabilité des demandes d'intervention financière
qui seront soumises au futur Pôle wallon de l'image est fondamentale. La réponse qui lui sera apportée
met en jeu l'existence même de la production cinématographique et audiovisuelle indépendante
en Wallonie et, par conséquent, la configuration de ce secteur dans l'ensemble de la Communauté Wallonie-Bruxelles.
Plus, les décisions cruciales qu'il est urgent de prendre dans ce domaine, et dans bien d'autres, vont progressivement
dessiner l'orientation future du développement wallon : de la Wallonie comme réserve (de main-d'oeuvre,
de consommateurs, de ressources naturelles et économiques, de budgets publiques…) ou comme pôle moteur
de son propre devenir…
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1. LES TYPES D'EFFETS DES FONDS RÉGIONAUX DU CINÉMA EN EUROPE
Les Fonds régionaux existants en Europe visent généralement trois types d'effets :
1- l'effet culturel (la qualité du film et ses retombées culturelles pour la Région);
2- l'effet régional (les retombées en termes de visibilité de la Région, de dynamisation
du secteur Horeca, d'impulsions économiques diverses, dont notamment son impact limité sur l'emploi,
etc.);
3- l'effet structurant pour l'industrie du cinéma et de l'audiovisuel indépendant ; c'est-à-dire
un effet démultiplicateur sur les plans économique et professionnel. Sont recherchées ici
la structuration durable d'un marché régional du travail dans le secteur et d'un ensemble d'activités
économiques qui y sont liées, ainsi que la capitalisation des expériences que le dynamisme
de ce secteur produit ; deux effets escomptés qui permettraient le développement de tout un savoir-faire
dans la Région.
La création d'un Pôle wallon de l'image/cinéma aurait immanquablement des retombées
culturelles indirectes. Mais, initié par la Région wallonne, ce Pôle de l'image ne peut viser
que les effets régional et structurant puisque l'action directe sur l'essentiel des matières culturelles
en Wallonie est de la compétence exclusive des Communautés française et germanophone.
Le texte de janvier dernier (La Région wallonne mise sur l'image), proposé par le Ministre wallon
de l'économie Serge Kubla, rencontre parfaitement les exigences propres à l'effet régional
en mettant en place un système des points qui permet de décider de l'éligibilité de
la demande présentée au Fonds wallon. Ces points sont attribués suivant différents
critères (qu'il reste encore à pondérer) : lieux de tournage, utilisation des structures Horeca,
visibilité de la Région, " règle des 150 % ",…
Par contre ce premier document de travail ne garantit pas l'effet structurant du Fonds. La domiciliation du demandeur
en Région wallonne, qui seule permet d'assurer ce type d'impact (comme expliqué au fil de cette note),
y est en effet mentionnée comme critère éventuel d'éligibilité et non comme
critère obligatoire de recevabilité de la demande de financement (page 6 du texte du Ministre Serge
Kubla).
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2. L'EFFET STRUCTURANT DANS LE CONTEXTE WALLON
Un des objectifs essentiels avancés par le projet de Fonds est de "soutenir et dynamiser les entreprises
de l'image en Wallonie" (La Région wallonne mise sur l'image). Pour remplir cet objectif, la politique
menée en la matière se doit de rencontrer les problèmes spécifiques liés à
la situation de la production cinématographique dans la Région.
D'une part, les acteurs potentiels du développement de cette industrie existent déjà en Wallonie.
Le WIP (Wallonie Image Productions) et une série de sociétés de production (Les films de la
passerelle, Les films d'hiver, Les films du fleuve, Dérives, Latitudes productions, Nord films, Gérard
et Associés, Tarentula, Versus, Les films de la drève...) ont accumulé une certaine expérience,
y compris au niveau international. Par ailleurs, la plupart de ces sociétés ainsi que certains professionnels
du cinéma et de l'audiovisuel indépendants se sont organisés en une association, Cinéma
Wallonie, désireuse de participer activement, en tant que telle, à la structuration du secteur (voir
Cinéma Wallonie. Moteurs !, supplément au journal Le Matin, 1998). L'existence d'un tel terreau favorable
est trop rare en Wallonie pour ne pas l'exploiter.
D'autre part, cette production est émiettée et donc fragile. Elle présente en l'état
actuel des choses un caractère nettement périphérique au sein de la Communauté. En
97, il y avait à Bruxelles et en Wallonie 200 producteurs de cinéma : 169 à Bruxelles et 31
en Wallonie (voir Alain de Wasseige, Communauté Bruxelles-Wallonie. Quelles politiques culturelles ?, Gerpinnes,
2000, p. 311). Entre 1982 et 1998, l'écart entre les deux Régions en termes de subsides de la Communauté
est grosso modo de 1,5 pour 8,5. Selon les chiffres, de 85,03 à 90,8% de ces subsides ont été
octroyés à des producteurs de Bruxelles ; tandis que de 14,97 à 9,2% l'étaient à
des producteurs de Wallonie (voir Le Matin, 17 février 2000, p. 10 et les corrections apportées par
le secrétaire général de la Communauté française Henry Ingberg dans l'édition
du 10 mars, p. 9).
Que dire alors des comparaisons avec la Flandre ? " Les budgets cumulés des 25 principales firmes wallonnes
de production de films ne dépassent pas le budget de la première firme concurrente en Flandre "
(Roger Bronckaerts, La Wallonie va-t-elle enfin se préoccuper de son industrie cinématographique
?, dans La Revue Nouvelle, 12, 1998, p. 54).
Enfin, la Communauté Wallonie-Bruxelles souffre d'un problème structurel de financement qui touche
l'ensemble des compétences, pourtant vitales, dont elle a la responsabilité. Et le cinéma
ne fait pas exception.
Parmi les pistes à explorer face à cette situation intenable de sous-financement, la création
d'un Pôle de l'image/cinéma apportera nécessairement un "plus" financier à
l'ensemble de la cinématographie de la Communauté. Mais, au vu du bref panorama qui vient d'être
brossé, ce prochain Pôle ne peut se contenter d'ouvrir une nouvelle ligne budgétaire qui reproduirait,
et rigidifierait même, la configuration actuelle du secteur.
Le Fonds doit constituer le levier qui va permettre l'installation et le déploiement durables de l'activité
cinématographique au cœur même du tissu économique de la Région, afin de contribuer
en profondeur à sa dynamisation.
En d'autres termes, au-delà de l'effet régional qui reste bien entendu un objectif important à
atteindre, cet outil, s'il veut poser des jalons pour l'avenir, se doit surtout de viser un effet structurant au
bénéfice du cinéma de et en Wallonie.
Cette perspective rencontre d'ailleurs l'approche développée dans le récent Contrat d'avenir
pour la Wallonie. Celui-ci préconise bien la mise en place d'un pôle de l'image /SRIW dans le cadre
de la coopération entre Région wallonne et Communauté Wallonie-Bruxelles. Mais surtout, il
pense ce type d'initiative en terme d'application concrète des notions de " mise en réseau ",
de " développement durable " (notamment dans le sens de " créer durablement des emplois
") et d'" économie structurante " (http:/www.avenir-wallon.be/, pp.7 et 11 ; p.21, IV. La
société de la connaissance, 4eme priorité du Contrat et p. 52).
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3. COMMENT GARANTIR L'EFFET STRUCTURANT ?
Dans ce secteur spécifique qu'est le cinéma, ce qui peut garantir un effet structurant, c'est d'une
part,
· l'accès des outils de production (c'est-à-dire des sociétés) à une
série d'aides spécifiques : participation au capital, prêts...
et d'autre part,
· la domiciliation dans la Région concernée du demandeur de l'intervention.
Précisons bien que ce demandeur peut être :
· soit le producteur délégué du film (la personne morale qui assure la bonne fin financière
de la production) dans le cas où le projet est initié par une société établie
en Région wallonne;
· soit le producteur associé du film (la personne morale qui participe à la production et
en partage les droits) ou le producteur exécutif pour la part tournée en Région wallonne (la
personne morale employée par le producteur délégué pour exécuter la production)
dans le cas où le projet est initié en dehors d'une société de production établie
en Wallonie.
Par exemple, si un producteur délégué anglais veut venir tourner une partie importante de
sa production en Wallonie, il pourrait demander une intervention financière au Pôle de l'image par
l'intermédiaire :
· soit d'un producteur associé à cette production, établi en Wallonie;
· soit d'un producteur exécutif, également établi en Wallonie et chargé par
ce producteur délégué d'y gérer son tournage.
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4. NÉCESSITÉ DE LA DOMICILIATION EN RÉGION WALLONNE
La domiciliation en Wallonie du demandeur est indispensable à l'effectivité de l'impact structurant
du Fonds dans la Région, c'est-à-dire à la mise en place d'une politique de développement
de l'industrie du cinéma qui garantisse ce développement dans les deux Régions où la
Communauté Wallonie-Bruxelles déploie son action.
4. 1. Le caractère structurant de la domiciliation :
D'une part, la domiciliation permet la consolidation du financement des activités de long terme qui se déroulent
dans la Région.
Puisque les activités de gestion qui accompagnent la réalisation d'un film valorisent directement
l'économie de la Région en termes de dépenses et d'emplois (si ces activités y sont
effectivement localisées), la domiciliation permet, et implique même, le financement de l'ensemble
de ce travail de gestion (depuis l'idée première jusqu'à sa diffusion dans le cas d'une production
déléguée voire associée; durant la préparation du tournage jusqu'aux finitions
dans le cas d'une production exécutive ou associée). Et ce, par les rémunérations suivantes,
prévues au devis du film :
· les 7,5% de frais généraux;
· les rémunérations de l'équipe de gestion vivant sur place pendant et entre les tournages
(producteurs, directeur de production, assistants, secrétaires, comptables, conseils juridiques et financier,
attaché de presse, etc.);
· une part sur les 10% d'imprévus…
L'ensemble de ces montants peut atteindre 20 à 25% de la part production concernée.
A titre d'exemple, la part production belge sur mon film "Australia" était de 25% d'un budget
global de 150 millions de FB; soit une part producteur belge de 37.500.000 FB. Ma société de production
: "les films de la drève" (associée et exécutive sur ce film) avait la possibilité
de retenir 9.370.000 FB pour rémunérer l'ensemble de son travail de production (équipe de
gestion et rémunérations propres).
D'autre part, la domiciliation (l'ancrage) permet et encourage la cristallisation de tout un réseau autour
de savoir-faire partagés, orientés vers le développement.
Si elle est bien pilotée, cette domiciliation débouche sur la capitalisation du savoir, le partage
et la transmission de l'expérience, la formation, la mise en réseau avec les différents secteurs
concernés (TV, vidéo, Multimédia ...), la constitution de patrimoines et de catalogues, l'obtention
de réciprocités avec les partenaires étrangers qui auront bénéficié d'une
aide de la Région, l'accès aux lois d'expansion économique, des évaluations récurrentes
ancrées dans le terrain... (voir ma note précédente, 2 février 2000).
Comme le rappelaient les travaux de la Wallonie au futur, assurer le caractère structurant des initiatives
de développement en Wallonie est une condition nécessaire (mais évidemment non suffisante)
à l'innovation. Trop souvent, les infrastructures ne débouchent pas sur des dynamiques de développement,
ne servent pas " d'appui, de support, de guide, d'incitation à des activités humaines d'importance
collective ". Il n'y a effectivement " aucun sens à créer des couches matérielles
[sans valoriser] ce qui est transporté et diffusé, [et sans] une appropriation collective des nouveaux
outils " (Phillipe Destatte, Rapport général, dans La Wallonie au futur, Sortir du XXème
siècle : évaluation, innovation, prospective, Charleroi, 1999, pp. 429-430).
4. 2. L'effectivité de la domiciliation
Il appartient au Fonds de prévoir des critères de domiciliation qui assurent l'effectivité
de celle-ci : durée, programme d'activité, ouverture d'un registre de commerce, matérialité
de l'établissement,…
Même si la société déléguée, associée ou exécutive n'avait
pas plus de réalité qu'une location immobilière toute temporaire (voire qu'une boite au lettre),
ces critères limiteraient les effets contre-productifs de cette fiction en inscrivant les activités
de la société en question dans la durée. Ce qui n'est pas vrai dans le cas de Fonds qui se
préoccupent uniquement de l'effet culturel ou régional. Dans le pire des scénarios donc (c'est-à-dire
si les critères de domiciliation sont plus ou moins contournés et/ou mal conçus), ces garanties
densifieront au minimum l'effet régional recherché tout en laissant des traces exploitables par la
suite, comme la création d'emplois locaux pour quelques mois (pour répondre, par exemple, aux besoins
de secrétariat sur place ou d'assistance technique -location manager, assistants de production et de réalisation…-
). Des personnes auront accumulé des expériences sur lesquelles les producteurs pourront appuyer
leurs propres activités.
4. 3. Dans les cas de domiciliation communautaire ou d'absence de critère de domiciliation…
Exiger une domiciliation dans la seule Communauté Wallonie-Bruxelles, comme l'hypothèse en a été
évoquée, serait difficilement justifiable au regard de la diversité wallonne : elle interdirait
de facto aux producteurs situés en Communauté germanophone d'accéder à ce dispositif
régional. A tout le moins, il serait indispensable d'élargir cette domiciliation aux deux Communautés
qui mènent des politiques culturelles en Wallonie. Cela ne résoudrait cependant pas l'écueil
principal que rencontrerait cette piste communautaire.
Si c'est une domiciliation communautaire qui est exigée pour remplir la condition de recevabilité,
l'effet structurant n'aurait pas lieu en Wallonie mais uniquement à Bruxelles. La plupart des sociétés
de production y sont en effet établies et n'auraient aucun intérêt à participer au développement
du secteur en Région wallonne en y menant des projets autres que temporaires. A maints égards, c'est
bien dans ce cadre communautaire que les milieux du cinéma vivent leur profession. Mais au-delà de
ce constat, il reste à faire droit à la volonté de certains producteurs de localiser leur
production ailleurs qu'à Bruxelles et à celle de toute une Région d'intensifier son redéploiement
économique. Une domiciliation en Communauté Wallonie-Bruxelles aurait pour conséquence d'augmenter
la marginalisation des entreprises de production établies en Région wallonne par l'aggravation de
la pression au déménagement vers une ville internationale où le monde du cinéma francophone
belge se concentre (tant sur les plans professionnel et décisionnel que sur celui de la formation). Le résultat
serait de dissoudre l'embryon de tissu productionnel wallon existant actuellement. On atteindrait en fait l'effet
inverse de celui recherché par la note proposée en janvier.
Si le pouvoir régional wallon n'utilise pas les outils dont il dispose pour détourner les logiques
d'accumulation et de concentration économiques, notamment sur le plan culturel, les effets redistributifs
sur la Wallonie (au départ de Bruxelles) resteront limités à des effets régionaux irréguliers
(même en cas d'expansion inespérée du secteur) et les effets structurants seront, quant à
eux, renvoyés aux calendes grecques (la Wallonie comme réserve et non comme pôle, comme souligné
plus haut).
Si aucune domiciliation n'est prévue comme critère de recevabilité, l'impact durable sur l'économie
de la Région sera également pratiquement nul, les effets démultiplicateurs escomptés
se répartissant essentiellement entre Bruxelles et d'autres pays que la Belgique.
4. 4. La domiciliation comme critère de recevabilité et non d'éligibilité
Le dernier cas de figure à envisager est celui, un peu moins défavorable au souci exprimé
ici, de l'insertion du critère d'établissement en Région wallonne (et non en Communauté)
dans le système de points prévu afin de décider de l'éligibilité des projets
présentés au Fonds. Cette piste, qui a été évoquée dans La Wallonie mise
sur l'image, resterait en deçà d'une politique approfondie et systématique d'encouragement
à l'ancrage d'une production dans le tissu socio-économique régional.
Critère parmi d'autres, la domiciliation ne déboucherait en aucune façon sur les effets structurants
attendus. Elle deviendrait en effet facilement contournable. Pour ce faire, il suffira aux demandeurs qui ne sont
pas domiciliés en Région wallonne d'engranger les points relatifs aux autres exigences qui décident
de l'éligibilité. Or, les sociétés qui peuvent se prévaloir de la domiciliation
sont peu nombreuses et, sauf exception, plutôt faibles économiquement. Il est évident que les
sociétés extérieures à la Région qui pourraient demander une aide à travers
des sociétés de production de Wallonie, associées ou exécutives, préféreront
soit s'adresser au Fonds directement soit s'adresser à une société établie à
Bruxelles.
Plus fondamentalement, introduire ce critère dans l'examen de l'éligibilité des projets ne
rendrait pas justice à une distinction fondamentale à opérer dans la mise en œuvre d'un Fonds
régional : la différence entre la domiciliation qui procède d'une nécessité
et les autres critères d'examens des demandes qui relèvent de simples possibilités. Pour prendre
un exemple relatif au réalisateur, le fait qu'il soit de la Région n'est pas essentiel aux effets
régional et structurant ; et, que Wim Wenders, Pedro Almodovar ou Ken Loach viennent tourner ici serait
une réussite pour le Fonds. La domiciliation du producteur, par contre, touche à l'objet même
du Pôle : structurer un milieu.
Ainsi, gratifier la domiciliation d'une importance significative en termes de points atténuerait une part
des problèmes soulevés mais ne permettrait pas de rencontrer pleinement cette structuration espérée.
Le fait que la demande au Pôle de l'image ne doive pas être présentée par une structure
wallonne priverait le milieu cinématographique régional d'impulsions essentielles en matière
de constitution d'un réseau, de capitalisation des savoirs… L'approfondissement d'une collaboration souhaitée
entre les sociétés régionales et externes risquerait de reconduire simplement la marginalité
du secteur en Wallonie.
4. 5. Et Bruxelles ? De la concentration à la coopération !
Un appui sur Bruxelles est indispensable au déploiement de l'industrie du film en Wallonie vu le caractère
fragile de celle-ci. Mais cet appui n'implique pas inévitablement la reconduction des pesanteurs structurelles
du centralisme belge. La coopération, non seulement nécessaire mais souhaitable, entre professionnels
de Wallonie et de Bruxelles doit prendre en compte les risques d'aggravation des déséquilibres actuels.
"Si le passage par Bruxelles devient un obstacle au désenclavement de la Wallonie, alors l'alliance
se fait censure" (Réussir notre fédéralisme, carte blanche collective publiée
dans Le Soir des 29 et 30 mai 1999).
La création du Fonds wallon et la domiciliation doivent être pensées dans des termes qui n'entraîneront
pas d'" appel d'air " qui viderait progressivement la Région bruxelloise de son dynamisme cinématographique.
Le but du Fonds n'est évidemment pas de rééquilibrer le paysage au détriment de la
Région bruxelloise mais bien de développer l'économie du film en Wallonie notamment grâce
à des collaborations avec les producteurs établis à Bruxelles. Dans cette perspective, les
compétences que la Région bruxelloise recèle peuvent constituer le " vivier " à
partir duquel des collaborations se réaliseront entre producteurs de Bruxelles et de Wallonie, notamment
grâce aux systèmes de production associée et exécutive. Et par ailleurs, les maisons
de production wallonnes et bruxelloises seront encouragées à intensifier leurs collaborations avec
des prestataires de services actuels et futurs, établis dans les deux Régions (laboratoires images
et son, studios, etc.).
Il s'agit, en fait, par la mise sur pied de ce dispositif régional, d'inscrire l'ensemble du secteur dans
un cercle vertueux qui lui permettra de s'étoffer dans toute la Communauté.
En ce qui concerne cette crainte de " délocalisation " vers la Wallonie, notons enfin :
1. que la création d'un dispositif bruxellois semblable à celui du Pôle de l'image est à
mettre chantier (et a déjà été évoquée à l'occasion de certains
contacts) ;
2. et, surtout, qu'il conviendrait de créditer les projets fondés sur une collaboration avec une
structure bruxelloise d'un certain nombre de points (dans le cadre du système organisant l'examen de l'éligibilité
des projets présentés au Fonds). Afin de ménager une transition propice à l'élaboration
concrète d'une culture de l'échange entre Bruxelles et la Wallonie. Cet élément pourrait
techniquement être inclus dans l'accord de coopération à signer entre Communauté(s)
et Région(s).
Mais il faut rappeler que le risque majeur réel est tout au contraire de provoquer une désertification
en Wallonie. A contrario de la situation du cinéma à Bruxelles qui dispose d'atouts propres, ce résultat
ne manquerait pas de se produire en l'absence de critère de recevabilité fondé sur la domiciliation
(voir l'expérience de certaines Régions françaises à l'opposé de celle des Lands
allemands, Le Matin, 17 février 2000, p. 10 et ma note du 2 février).
Précisons aussi que les déséquilibres actuels dans la répartition des aides au cinéma
ne pourraient en aucun cas se voir justifiés par la création de ce Fonds sous le faux prétexte
qu'il serait " réservé aux Wallons ".
Il faut en définitive miser
· sur l'élan que le Fonds donnerait à la création de nouvelles sociétés
et à la consolidation (ainsi qu'à l'extension) de celles qui existent en Wallonie,
· et surtout sur la logique que cet outil initierait : celle d'une collaboration nécessaire entre
professionnels des deux Régions (par la production associée ou exécutive) pour l'investissement
de Bruxellois et de Wallons (et de tous les cinéastes, d'où qu'ils viennent) en Wallonie.
C'est au regard de ce défi que la domiciliation en Wallonie, démultiplicatrice d'activités,
est déterminante. Et qu'elle doit donc être érigée en critère de recevabilité.
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5. EFFETS CULTURELS INDIRECTS
Comme cela a été souligné plus haut, il est exclu que l'outil régional wallon puisse
fonder ses choix sur des critères esthétiques. Ces critères relèvent uniquement de
la Commission du film de la Communauté. Ce Pôle " se fonde sur des critères purement économiques,
se plaçant sur un terrain qui n'est pas du ressort de la Communauté française. Au lieu de
se mettre en situation de concurrence avec cette institution, la Région veut être complémentaire
" (Roger Bronckaerts, op. cit., p. 56). S'il faut donc veiller à bien limiter la portée de l'intervention
régionale au plan économique, cela n'autorise pas
· à demander à l'institution régionale de simplement " banquer " (en finançant
par exemple la Commission du film) sans avoir son mot à dire en terme de politique de développement
;
· ou à faire mine d'ignorer l'impact culturel indirect d'un Fonds régional sur la production
cinématographique.
Comme le précise Alain de Wasseige, " les relations entre les pôles technologique, économique,
social, éducatif et culturel sont étroites, mais les garanties de développement respectif
et de saine articulation de l'un à l'autre présupposent qu'aucun ne soit asservi ou subordonné
à l'autre " (op. cit., p. 61). La limitation de l'action régionale au plan économique
peut aboutir à la construction de cette relation respectueuse et équilibrée entre politiques
culturelles et de développement. Ce partage net des rôles entre Communauté et Région
peut, s'il est vécu en intelligence, préserver les spécificités des logiques artistiques
et économiques. Vu son domaine d'action, la Région risque en effet à tout moment de s'enfermer
dans une rationalité instrumentale inféodée aux impératifs économiques, tandis
que la Communauté pourrait avoir tendance à couper la culture d'autres réalités et
partant la rendrait abstraite. Ce Fonds régional négocié dans un accord de coopération
constitue en fait une manière de rendre possible l'ouverture d'un dispositif économique à
des problématiques culturelles tout en respectant leur autonomie…
Pour garantir cette articulation, l'accord de coopération annoncé devrait porter sur les obligations
faites au Fonds wallon et à la Commission du film communautaire
· de s'informer mutuellement sur l'état des demandes de financement ;
· de s'échanger les compétences accumulées à travers leurs fonctionnements ;
· d'analyser conjointement les effets de leurs actions respectives en faveur du cinéma ;
· de mettre en relation avec l'autre partenaire les porteurs de projets qui se présentent à
eux ;
· d'informer ces demandeurs (et particulièrement ceux installés à Bruxelles) sur les
avantages des dispositifs relatifs aux productions associées et exécutives ;
· de coordonner leurs calendriers de réunions de commission…
Ces échanges (et les actions correctrices qu'ils pourraient entraîner), la présence de professionnels
du cinéma dans le Fonds et le respect des critères mêmes du Fonds (basés sur les retombées
que génèrent les tournages relativement à leurs dimensions et non de manière absolue)
devraient pouvoir éviter de dériver vers une confiscation des subsides par des entreprises uniquement
animées par une finalité marchande sans effets régional, structurant et culturel.
Toujours dans cette perspective de l'interpénétration entre la culture et le socio-économique,
créer un Fonds qui attire, de façon durable, une activité culturelle économiquement
porteuse en Wallonie, c'est contribuer à rendre ses habitants à même de faire face aux phénomènes
que la modernité suscite aujourd'hui : mondialisation, développement des NTIC… (voir Alain de Wasseige,
op. cit., pp. 41-42). C'est aider notre Région à construire les outils qui lui permettront d'être
à nouveau capable d'agir sur elle-même. C'est donc encourager l'investissement des Wallons dans la
Région qu'ils ont, au premier chef, la responsabilité de développer, en relation avec d'autres
niveaux de pouvoir. C'est enfin valoriser la Région comme espace culturel pluriel (quel espace ne serait
multiculturel pas au début du XXI ème siècle?) et non comme simple espace d'application de
la rationalité productiviste.
Derrière cette demande de domiciliation en Région wallonne, certains verront sans doute poindre le
spectre de la division de l'espace de production culturelle "naturellement francophone" ou celui de la
dispersion (l'effet moteur et de redistribution devant nécessairement partir de "notre" seule
grande ville internationale), voire la coupure avec l'universel et la multiculturalité.
Tout au contraire, la domiciliation, en veillant au déploiement du tissu productionnel dans une Région
où il reste faible, appelle à l'ouverture, à la réciprocité, à l'échange
et au partenariat. Et principalement avec Bruxelles puisque c'est là que se concentre aujourd'hui l'activité
cinématographique avec laquelle les professionnels de Wallonie entretiennent les liens les plus étroits…
Ainsi, s'en tenir au système de points actuels (sans obligation de domiciliation en Wallonie du demandeur
de l'intervention de la Région) reviendrait par exemple à ne pas encourager le tournage par des sociétés
wallonnes de films en-dehors de Wallonie. L'enfermement naît parfois de la volonté de le combattre…
***
La domiciliation garantit l'existence d'activités de production cinématographiques en Wallonie, cette
partie de la Communauté où elles peinent à se développer. En encourageant l'investissement
dans l'affirmation plurielle, ouverte et évolutive de la Wallonie, la domiciliation contribue à confronter
la Communauté à une des diversités qui la compose, celle des différences socio-économiques
régionales. Plus, elle débouche sur l'instauration de collaborations entre ces composantes. En s'inscrivant
dans le cadre d'un dispositif qui veille à limiter son action au terrain économique, cette logique
de la domiciliation organise, par ailleurs, le soutien publique à une pluralité d'œuvres dans une
Région qui a à cultiver son hétérogénéité.
Par là, la domiciliation participe du rejet catégorique de toute vision ethnique et essentialiste
du cinéma, de tout enfermement des cinéastes de Wallonie dans une petite case appelée "
âme wallonne " ou " cinéma du terroir ". Organisée judicieusement, elle contribue
à concrétiser " ce double travail de reconnaissance de la différence et d'invention d'un
monde commun " auquel ont à participer toutes les entreprises culturelles (cfr le texte de Marie Nagy
et Bernadette Wynants qui introduit et met en débat le livre déjà cité d'Alain de Wasseige,
p. 8).
Imputer au Fonds wallon une quelconque visée nationaliste parce qu'il serait régional et/ou basé
sur la domiciliation reviendrait à refuser aux " habitants " de Wallonie d'accéder à
l'universel par d'autres voies que la seule voie communautaire. Ce serait nier la possibilité du double
travail qui vient d'être évoqué en Wallonie mais aussi dans l'ensemble de la Communauté.
Ce serait au fond interdire l'émergence d'un espace politique wallon, associé, en tant que tel, à
Bruxelles dans une institution commune.
En définitive, ce critère de domiciliation peut contribuer à construire un dynamisme cinématographique
structurant et équitable parce qu'attentif à la légitimité de logiques complémentaires
(culturelle/économique, régionale/communautaire). Et ce, pour l'ensemble de l'espace de développement
que constituent, en grande partie, Bruxelles et la Wallonie.
Pour "Cinéma Wallonie",
Jean-Jacques Andrien
(Avril 2000)