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Quand les hommes pleurent…
Film documentaire de YASMINE KASSARI, Les films de la Drève, 2000.
 

 

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"Je ne peux faire ce qu'exige ma liberté" (Selima).

Le Monde daté du mercredi 10 octobre 2001
Suite à cet article, ce film a été pris en compte pour la législation européenne sur l'immigration
(cliquer et voir la page 5 du document).

 "Quand les hommes pleurent" : le douloureux continent qu'on nomme l'exil  
Un regard bouleversant sur les travailleurs marocains en Espagne.
Film documentaire de Yasmine Kassari. (57 minutes.)

Quand les hommes pleurent, film de Yasmine Kassari remarqué depuis 1999 dans un nombre impressionnant de festivals, a pour sujet l'immigration clandestine des Marocains qui, chaque année, traversent au nombre de 30 000 le détroit de Gibraltar à destination de l'Europe, et plus particulièrement des côtes espagnoles. Parmi eux, 14 000 sont interceptés et renvoyés dans leur pays, 1 000 meurent noyés, et 15 000 parviennent à passer.

Mais le film de Yasmina Kassari, comme son titre l'indique assez clairement, ne se veut nullement un reportage d'information. Ces chiffres ne nous sont donnés que pour mémoire, et permettent tout au plus de prendre en compte le cadre socio-économique sur lequel vont se découper, avec une précision et une émotion d'autant plus fortes, la situation désespérée et le destin amer de quelques-uns d'entre eux.

Le cadre général est celui d'un pays de rêve, l'Andalousie, jadis terre de rencontre et de mutuel enrichissement des civilisations. Il suffit à Yasmina Kassari de planter sa caméra dans les bidonvilles immondes où sont parqués les travailleurs marocains pour qu'une première et désagréable question saisisse d'emblée le spectateur : serait-ce là tout le chemin franchi entre le Moyen Age et le XXIe siècle ? Résultat, pour partie, de l'intégration de l'Espagne à l'Union européenne, une véritable barrière économique et sociale s'est levée entre les pays méditerranéens, selon le continent auxquels ils appartiennent.

Ce n'est pourtant rien encore au regard de ce qui va suivre. Car les premières victimes de ce processus sont les hommes, pris au double piège du paradis que constitue pour eux la richesse européenne, et de l'enfer en lequel il se transforme dès lors qu'ils y ont posé le pied.

UN RACISME ABJECT

Dénommés Moros, et considérés comme tels par la population locale dans une résurgence terrifiante - et d'une actualité semble-t-il brûlante - des anciennes guerres de religion, ces hommes sont en butte à un racisme abject et à l'humiliation d'une forme moderne d'esclavage. Plusieurs d'entre eux témoignent de cette condition dans le film, révélant la misère économique qui les a incités, au péril de leur vie, au départ, et la condition inhumaine qu'on leur fait à leur arrivée, depuis le travail de récolte, épuisant et mal rémunéré, jusqu'aux logements insalubres, en passant par le chantage exercé à leur encontre par des petits patrons qui leur vendent, avec la complicité tacite des autorités locales, les contrats de travail indispensables à l'obtention d'un permis de séjour. La dénonciation de cette situation de non-droit - notamment mise en scène lors de la "descente" haineuse d'un de ces petits propriétaires dans le bidonville - annonce, de fait, les émeutes racistes qui devaient se dérouler, en 2000, à El-Ejido.

La clairvoyance politique n'est pas cependant la seule vertu du film, qui dit également, de façon à la fois digne et bouleversante, l'impuissance et la honte de ces hommes, incapables de retourner dans leur famille au pays, parce que ce serait en quelque sorte avouer leur déchéance et la faillite de leur rêve. Par la proximité qu'il a su instaurer avec ces hommes brisés, par l'inavouable réalité qu'il parvient à mettre au jour, par la dimension fragmentaire et intuitive de son approche, ce beau documentaire confine à la poésie, en faisant aborder au spectateur ce douloureux continent qu'on nomme l'exil.

Jacques Mandelbaum

Le Monde daté du mercredi 10 octobre 2001


  Aux frontières de l'absence (Donat Carlier)