w w w . c i n e m a w a l l o n i e . b e
IDENTITÉ ET CINÉMA (Jean-Jacques Andrien, Cinéaste) Mai 98
La question de l'identité me semble indissociable de celle de l'altérité. Je ne peux envisager
l'une sans l'autre.
"On ne saurait abstraire complètement l'identité "propre" de quelqu'un de son identité-pour-autrui.
Son identité-pour-soi; l'identité que d'autres lui attribuent; les identités qu'il leur attribue;
l'identité ou les identités qu'il croit qu'ils lui attribuent; ce qu'il croit qu'ils croient qu'il
croit qu'ils croient ... L'identité est ce qui fait qu'on se sent le même, en ce lieu et en ce moment,
qu'en cet autre moment et en cet autre lieu, passé ou futur; c'est ce par quoi l'on est identifié."
R.D.Laing "Soi et les autres". Gallimard, page104.
La question du cinéma me semble, elle aussi, indissociable de celle de l'altérité.
Le cinéma est ontologiquement un art de la singularité et de l'altérité.
Le cinéaste compose ses jeux de signes à partir de la singularité irréductible des
corps, des choses concrètes, mais toujours dans une distance à établir et une focalisation
(point de vue) à définir.
Un film à écrire, à réaliser, c'est d'abord, pour moi, une question de positionnement
: à quelle distance "être" par rapport à l'autre pour que celui-ci puisse advenir
à l'écran en tant qu'autre ?
Cette question était déjà présente dans mon premier long-métrage "le fils
d'Amr est mort !" (1975). Dans ce film, Pierre, le personnage principal, part à la recherche de l'identité
de son ami tunisien Salah afin de connaître la sienne propre.
Pour écrire le scénario de ce film, j'ai été vivre plusieurs mois dans un village berbère
du Sud-Tunisien où je souhaitais tourner, sans savoir d'ailleurs, si le film arriverait à se faire.
Il me fallait, d'abord et avant tout, définir mon point d'observation, le point de narration : ni trop près,
ni trop loin. Il s'agissait de tenir mon désir de film à la bonne distance.
Cette question du positionnement, du rapport à soi et à l'autre, est toujours présente dans
mon travail aujourd'hui. Dans le film que je prépare actuellement en Australie centrale sur une histoire
qui implique des Aborigènes, mon personnage principal est devenu un anthropologue; c'est-à-dire un
go-between, un homme de l'entre-deux, un médiateur, un homme de deux cultures, un homme partagé mais
aussi, de ce fait, régénéré; c'est par lui que le spectateur va avancer dans l'histoire,
qu'il va percevoir les personnages Aborigènes et leurs réalités, qu'il va pouvoir établir
et vivre les distances.
La question de l'identité est, pour moi, une vraie question. Une question que je ne peux pas éluder.
Une question que je me pose effectivement ou dont je crois qu'elle se pose, nécessairement.
Je la vis quotidiennement, que ce soit dans mon travail, dans le rapport avec mes proches, ou dans celui avec les
personnes que je croise et que je ne connais pas du tout.
Je la vis dans un travail de la distance à établir dans l'espacement de l'écart que l'autre
m'induit.
Une question de détachement et d'attachement.
L'identité me semble un concept dialectique, qui désigne plutôt un désir et un entre-deux,
un mouvement, un déplacement de l'être, qu'un état de fait.
L'envisager comme un catalogue de signes distinctifs, me semble une façon de la figer, de la momifier, d'empêcher
justement que circule dans cet espacement de l'écart à l'autre cela même qui lui permet d'advenir
et me laisse être.
Aujourd'hui, où, globalement, de nouveaux rapports sociaux s'ébauchent, où une réinstitutionnalisation
s'esquisse suite, notamment, à l'emprise des nouveaux modes de communication et à la mondialisation
de l'économie, cette question de l'identité se pose d'une manière pressante. Il s'agit de
donner confiance en soi à l'individu dans son rapport au groupe, de perfectionner ses libertés, de
produire des idées plus justes, de favoriser la solidarité, l'échange, l'ouverture, le débat
démocratique ... mais aussi de pouvoir déconstruire les amalgames, d'identifier les dérives
frileuses et rétrogrades, d'empêcher les replis et les exclusions qu'ils provoquent. Sa compréhension
le permet.
L'identité est le lieu de réalités contradictoires.
En son nom se sont édifiés des mouvements de libération : ceux de minorités politiques
(l'anticolonialisme ...), de minorités raciales (les Noirs d'Amérique dans les années 60;
les Aborigènes d'Australie, ces dernières années ...), de minorités sociales ( les
travailleurs immigrés, les femmes ...). Mais en son nom aussi des groupes humains se déchirent, se
détruisent.
"L'identité est un processus mû par le jeu d'une pulsion identitaire (identifiant-désidentifiant)
dont le mouvement est possible lorsque au départ le sujet n'est pas cloué, identifié à
une situation, mais rattaché à des potentiels qui permettent de changer de lieu, de symptôme,
de "local" psychique, bref de n'être pas identifié par son symptôme.
(...) La pulsion identitaire et le processus qu'elle induit connaissent une épreuve radicale : assumer l'origine
en tant qu'à la fois elle vous porte et qu'elle est digne d'être quittée. C'est le paradoxe
de l'origine. Dans cette épreuve radicale, l'origine apparaît donc comme partagée, coupée
d'elle-même, ne s'appartenant pas, ne vous appartenant pas, mais prenant part au processus identitaire, où
l'on appelle "identité" les clichés successifs de nos rapports à l'origine.
Le problème est de pouvoir se libérer d'un face à face avec l'origine, pour lui permettre
d'être tantôt inhibée, tantôt très parlante; faute de quoi, c'est le face à
face avec l'autre que l'on hait; c'est le "racisme"; qui est de vivre l'origine sur un mode d'appartenance
(on y est ou pas) et non sur un mode pulsatile, d'attraction et de distance.
(...) Dire que l'identité est un processus, c'est la penser comme un capital de départs, à
partir de l'origine, d'où une pulsion d'identité opère, permettant de s'identifier à
certains gestes et de s'en désidentifier". Daniel Sibony : "Le racisme ou la haine identitaire."
Christian Bourgois Éditeur. pages 331 à 333.
L'individu n'est pas réductible à ses origines. Celles-ci constituent un capital de départs
qui lui permet de se dépasser (de se déplacer), de faire de son enracinement un déracinement
et de son déracinement un nouvel enracinement, dans cet indispensable mouvement où l'homme crée,
transforme, dépasse le Donné afin de l'arracher à son inertie naturelle.
Le "racisme", le "primitivisme", la "xénophobie" sont des négatifs
de l'existant en ce qu'ils bloquent l'individu dans son développement, autant que la "standardisation"
qui érode les singularités, tend à faire de lui un consommateur de plus en plus acculturé,
de plus en plus dépourvu de points de départs.
Un film m'intéresse lorsqu'il assume l'origine en tant qu'elle lui confère sa singularité
(la circulation du désir) et qu'en même temps, elle permet qu'on la quitte.
La pierre jetée dans l'eau est à la fois la plongée dans la profondeur et les concentriques
qui se développent à sa surface.
Un film m'implique lorsque j'y trouve ce double mouvements.
Par exemple, dans l'oeuvre du cinéaste iranien Abbas Kiarostami ("A travers les oliviers", "Le
goût de la cerise") et du grec Théodoros Angelopoulos ("Le pas suspendu de la cigogne",
"L'éternité et un jour"), il y a, à la fois, cette prise en compte de l'origine
: le pays ( l'Iran, la Grèce), ceux qui y vivent avec leurs problèmes propres, et le dispositif dramaturgique
qui permet de la quitter, d'y mettre de la distance : il y a, à la fois, ce travail de la distance entre
l'ici du film et ses hors-champs, et cet espacement de l'écart à l'autre qui permet au spectateur
d'y entrer, de s'y retrouver, de s'y impliquer, de circuler, de penser ...
Et la Wallonie ?
J'y ai vécu jusqu'à mes 21 ans. Je suis venu ensuite à Bruxelles pour étudier le cinéma.
Je réside dans cette ville depuis, car cette situation me permettait de pratiquer mon métier. Dans
chacun des films que j'ai réalisés, il y a une part de la Wallonie. Une part voulue : le choix des
lieux, les récits, leurs personnages, les dispositifs narratifs ... Et une part non voulue : ce qui, dans
le creux que tous mes personnages portent en eux, renvoie à cette question de l'identité. A la fois,
ce "quelque chose qui brille dans l'enfance de chacun et où personne ne fut jamais : le foyer"(Ernst
Bloch), et à une brisure à partir de laquelle ils se sont construits mais sans jamais pouvoir ni
la combler, ni la refermer.
Par exemple. Dans Le fils d'Amr est mort ! sur les images bleutées de la ville de Verviers vide de toute
présence humaine :
VOIX OFF PIERRE
C'est le mot nuit que je dois apprendre à épeler, rien qu'un mot, une image, comme celle d'un homme
qui tombe du sang plein la bouche !
Dans le grand paysage d'Alexis Droeven (un film qui se passe dans le milieu paysan du pays d'Aubel : au moment
de la mort de son père, Jean-Pierre hésite, restera-t-il fidèle à la terre de son père
Alexis ?) sur l'image de l'approche de la ville de Liège vue à travers les fenêtres d'un train,
Élisabeth, sa jeune tante, lui dit la lettre qu'elle vient de lui adresser :
VOIX OFF ÉLISABETH
(...) J'aimais beaucoup Alexis.
En te voyant, en t'écoutant parler pendant ces quatre jours, je ne pouvais pas m'empêcher de penser
à ce que j'ai vécu avec lui. Bien sûr c'est lointain et sans relief particulier mais je me
rends compte à quel point il a été important pour moi. A travers toi, j'ai retrouvé
cette confiance que j'avais eue en lui, cette complicité face à la famille et la compréhension
qui avait toujours été la nôtre ... Mais je ne pense pas qu'il t'ait jamais parlé de
tout cela, de tout ce qui fut en fait, son adolescence à travers mon enfance à moi. Il n'aimait pas
être confronté aux souvenirs. Il disait que cela lui faisait perdre du temps. Au fond, sans lui, je
ne sais pas comment j'aurais vécu mon enfance à moi ... C'est très clair pour moi aujourd'hui.
Maintenant je t'imagine au village. Il y a longtemps que j'en suis partie. C'est un monde clos, une sorte d'étouffement
que j'ai voulu fuir. J'ai toujours ressenti la vie là-bas de cette manière. J'ai compris tout cela
il y a longtemps. C'était un soir, je rentrais d'un bal où Alexis m'avait conduite. Je devais avoir
16 ans. Je marchais à côté de lui. Soudainement j'ai ressenti physiquement, à quel point
ce monde m'angoissait et que je devais très vite le fuir. J'étais là, comme paralysée.
Je ne pouvais plus avancer. Alexis m'a prise dans ses bras et j'ai toujours pensé ensuite que, cette nuit-là,
il avait lui aussi compris.
Je crois que j'ai eu peur de l'étroitesse du village mais je ne savais pas que je devrais faire face au
vide, plus tard, ici, où j'ai maintenant du mal à me retrouver.
Jean-Jacques ANDRIEN