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PEUT-ON REVENIR A LA LOUVIERE ?

Céline Dion, Serge Kubla, l’Euro 2000, Las Vegas et un demi-milliard d’investissement… Les références convoquées par Franco Dragone pour annoncer l’installation de ses studios à La Louvière avaient de quoi laisser songeur. Le metteur en scène du Cirque du soleil n’a pas fait dans le culturel convenu. Pour peu, le projet semblerait incarner à lui tout seul la négation de l’autonomie de la culture. Son instrumentalisation par les investissements de prestige, la promotion des industries culturelles, le renforcement d’une image de marque, l’exaltation d’une identité, voire la gestion sociale de la crise1. Pensez : une sorte de deus ex machina au service d’une mutlinationale du spectacle associée à Disneyworld débarque à La Louvière. Resterait à classer les Créations du dragon parmi les entreprises de « dissolution de la mobilisation citoyenne dans l’esthétisation de la vie sociale2 ». Et à tirer l’échelle ?

 

PLACE MAUGRETOUT

Sauf que… plaquer extérieurement des analyses, par ailleurs pertinentes, sur ce qui est en train de se dessiner à La Louvière ne permet pas de le comprendre. Tout d’abord parce que bon nombre de ses habitants se sont reconnus dans Décrocher la lune. Cet « opéra urbain » sur leur histoire et leurs espoirs qui a inauguré la soumonce générale de l’an 2000 et qu’ils ont construits avec Dragone. Jusqu’à souhaiter, critique en forme d’hommage, une plus grande intégration des gilles dans la prochaine édition du spectacle… Mais surtout, la démarche de Franco Dragone elle-même laisse transparaitre une attention forte à l’imaginaire local. Arrivé d’Italie à sept ans pour rejoindre son père dans le Centre, c’est là qu’il rencontre des expressions artistiques politiquement engagées : du théâtre-action aux productions du foyer culturel de Haine-Saint-Pierre et du Théâtre prolétarien, où il retrouve notamment Jean Louvet. Il y revient après quinze ans de succès au Québec et dans le monde, non pas appelé à la rescousse par quelque opération de marketing, mais de sa propre initiative, en pestant de « n’avoir pas commencé ça dix ans plus tôt ».

 

« Longtemps, je me suis demandée : Qu’est ce que je fous ici ? Je n’ai pas une réponse précise, je sais seulement que, bien plus qu’aux pierres, je suis attachée aux hommes et aux femmes qui les animent. Avec le temps, on s’aperçoit que derrière les paysages désolés, la grisaille poisseuse et la crasse, on peut trouver des richesses. Il faut juste avoir le désir de comprendre et prendre, ensuite, la peine de chercher… Et puis qu’est-ce qu’on doit dire de ses racines ? C’est une ville qui m’enrage et m’engage à être debout. » À lire Rosanna Cappetta, « citoyenne louviéroise3 », on ne peut que mesurer le gouffre qui la sépare des discours qui nous assènent quotidiennement leur extériorité à ce qui se vit chez nous. Tels ces distributeurs de films : « Ce film des Coen ne va pas en Wallonie, les spectateurs y sont trop cons pour l’apprécier. » Tel ce député régional Écolo qui « ne se sent pas wallon » ; un sentiment qu’on lui laissera, mais qui va jusqu’à réduire la citoyenneté régionale à une exigence consommatrice de bonne gouvernance et d’accroissement de la richesse. Qui enferme la Région dans son idéologie technocratique. Franco Dragone revient à La Louvière simplement par « fidélité aux gens d’ici ». Ce sont ces liens improbables entre les gens qui permettent de miser sur l’avenir. La Louvière, mais pas « malgré tout ». Surtout pas : pour Dragone, revenir à La Louvière, c’est d’abord enrager « contre ce fatalisme qui amène des gens à accepter leur sort plutôt que de se battre pour l’améliorer ».

EL BIETTE N’EST NI CO RAVIERNIE

L’implantation des studios des Créations du dragon dans la cité des loups intègre la culture au développement. Cette démarche est essentielle en Wallonie, comme à Liverpool, à Lille ou dans la Rhur. Parce que ce n’est pas dans le ralentissement généralisé, la « déshistoire » et la fuite devant la modernité que peuvent être rencontrés les enjeux culturels que sont la création, l’identification, la critique… Au-delà des milliards qui seront peut-être investis et même de la réussite ou de l’échec du projet, Franco Dragone contribue à faire vivre à La Louvière ce qui fait la spécificité « expressive et communicationnelle4 » de ces enjeux, il invite à prendre la parole sur soi et son environnement. Loin de se construire sur un désert culturel, son travail résonne avec des politiques locales menées depuis des lustres contre vents et marées. Il entend leur offrir le surplus de dynamisme auquel elles aspiraient en soufflant « sur les feux de la création qui couvent sous le Centre ». Comme en écho au Chant du dragon de Claire Lejeune, monté récemment par Frédéric Dussenne à Mons : « Quand la bête en nous sort ses griffes et crache le feu, c’est pour se sauver de la férocité des cerveaux les plus “civilisés”, les plus froids, les plus dénaturés5. » Un combat, un lumeçon, toujours recommencé qui garantirait aussi la région contre une mobilisation acritique autour d’un Franco Dragone, érigé en « sauveur ». Le Doudou pour faire droit à la subversion que produit tout travail culturel. Mais aussi à des formes artistiques autres que l’esthétique Cirque du soleil et en tout cas plus novatrices que celles dont use et abuse une Céline Dion…

 

Il se pourrait en définitive que ce qui se passe à La Louvière soit emblématique d’une évolution de plus grande ampleur en Wallonie, en réaction à un certain découplage de la culture et de la société. Est-ce un hasard si ce projet se trouve ancré territorialement ? Si, dans le même mouvement, il dépasse cet ancrage par l’universalité du propos et de l’expérience de Dragone ? Des studios de ce dernier aux connexions à l’internet des écoles, en passant par Wallimage, le nouveau fonds du cinéma, la Région wallonne multiplie inévitablement les interventions dans le champ culturel, moteur fondamental du développement. Celui-ci semble en fait, en raison même de « l’ignorance du monde politique à l’égard de la culture », « représenter le seul angle d’approche qui permette, un jour ou l’autre, un engagement dans les politiques culturelles à la mesure des défis actuels6 ». Au risque de la soumission de la culture à l’économie ? Un tel risque ne peut que devenir réalité si on y répond par un cloisonnement plus grand entre imaginaire et redéploiement économique, entre Communauté et Régions. Dans le cas du fonds régional du cinéma, les gardiens du temple francophone s’en sont assurés : formellement, la Région n’a pas empiété sur les compétences communautaires. Wallimage ne s’occupe du cinéma « qu’en tant qu’industrie ». Mais dans les faits, on peut espérer que ce fonds participera bien de la vie culturelle. Simplement parce qu’il a été voulu et porté par des acteurs culturels de et en Wallonie.

 

Penser un développement qui réarticule « art, citoyenneté, qualité de la vie et économie » rendrait tout leur sens à des politiques culturelles dès lors moins morcelées entre les différentes logiques qui les traversent. Une telle évolution offrirait aussi aux acteurs de terrain de multiples occasions de se défaire d’une longue tradition d’inféodation de la culture au pouvoir. Ce qui mine en effet de trop nombreuses initiatives, c’est leur lotissement ou leur dépendance partisane, comme l’illustrent les situations des festivals du film de Charleroi et de Namur. Cette politisation mortifère est en fait l’exact pendant de l’extériorité que professent certains décideurs culturels vis-à-vis de la Wallonie. Politisation et extériorité s’appellent l’une l’autre : sans acteurs engagés, le champ reste libre à toutes les instrumentalisations. Elles ne pourront toutes deux être combattues qu’en impliquant les Régions dans un développement soucieux de l’autonomie de la sphère culturelle. Et en pariant sur la dynamique critique que cette autonomie offre par elle-même aux créateurs face aux responsables régionaux. C’est, pour reprendre cet exemple, ce qu’ont pu d’entrée de jeu démontrer les cinéastes du collège consultatif de Wallimage en imposant le principe de « domiciliation régionale des demandeurs d’aides » à leur Conseil d’administration. Aux culturels à saisir plus franchement ce type d’opportunité. À moins de se contenter des quelques subventions ponctuelles et fragmentées que chaque niveau de pouvoir monnaie contre des allégeances diverses.

 

Chaque année, le Hainaut compte un peu moins d’habitants. Franco Dragone, lui, est revenu à La Louvière. Adolescent, il a suivi les cours de français de Jean Louvet à l’athénée de Morlanwelz. À quelques kilomètres près, il aurait aussi pu être le gosse du film de Paul Meyer, Déjà s’envole la fleur maigre. Ce gamin auquel, du haut d’un terril, un mineur sur le départ présente en trois mots la région dans laquelle il vient d’atterrir : « Borinage, charbonnage, chômage ». Quarante ans plus tard, ce serait là sa réponse à ce panoramique superbe et désespéré : revenir à La Louvière.

 

Donat Carlier

Edito de la Revue Nouvelle, avril 2001

 

1. Pour une approche approfondie de ces dérives, voir J.-L. Genard, "Culture et politique", dans La Revue Nouvelle, janvier 1999.

2. C. Ruby, L'Etat esthétique, Bruxelles-Pris, 2000 (Quartier Libre).

3. Sur le site de Dragone : http://.creationsdudragon.com/12X2/

4. J.-L. Genard, op. cit.

5. C. Lejeune, Le chant du dragon, Morlanwelz, 2000.

6. A. de Wasseige, Communauté Bruxelles-Wallonie. Quelles politiques culturelles?, Gerpinnes, 2000, p. 55.